
Depuis 2012, un itinéraire, le Stevenson Way, permet de se lancer sur les traces de l’écrivain dans l’ouest de l’Écosse. Récit d’un parcours entre littérature et paysages sublimes.
Robert Louis Stevenson naît à Édimbourg en 1850, dans une famille d’ingénieurs et de bâtisseurs de phares, mais choisit très tôt l’écriture et le voyage plutôt que de reprendre le flambeau. Sa santé fragile le pousse vers des climats plus cléments et d’autres horizons : les Cévennes parcourues avec un âne, les rivières de Belgique en canoë, la Californie par amour, puis les mers du Sud où il finit par s’installer dans l’archipel des Samoa. Chez lui, voyager n’est jamais un décor : c’est une nécessité.
L’Écosse demeure pourtant le port d’attache de cet “Écossais d’Écosse”, comme l’appelait son grand ami romancier américain, Henry James. Dans Kidnapped – [Enlevé !] –, il donne aux Highlands une puissance romanesque inédite : terres de brume et de fidélité, marquées les guerres de clans, les rébellions jacobites, des terres où les paysages deviennent personnages.
C’est dans cet esprit qu’a été imaginé le Stevenson Way en 2012, itinéraire qui traverse l’Ouest écossais dans le sillage des deux héros d’Enlevé ! : David Balfour et Alan Breck Stewart. Le parcourir aujourd’hui, c’est suivre l’écrivain là où la géographie nourrit la fiction et où l’Écosse contemporaine continue de faire résonner ses mots.
Oban et l’île de Mull, l’Écosse sauvage des Hébrides
Oban, Argyll, octobre 2025. La tempête tombe sur la ville comme un rideau brutal. Des rafales frôlant les 200 km/h balayent le front de mer et secouent les rares voitures encore en mouvement le long du port, leurs essuie-glaces luttant bravement contre un mélange d’embruns et de pluie. Le vent s’engouffre dans les rues, plaque les derniers passants contre les vitrines des magasins déjà closes. Et pourtant, fidèle à une certaine bonne habitude écossaise, la sortie du vendredi soir au pub se tente quand même, contre vents et marées.
Au coin du port, l’Oban Inn, solide vétéran de près de deux siècles et demi de bons et loyaux services, semble regarder passer la tempête avec la patience des vieilles maisons, avec quelques habitués calés bien au chaud dans son intérieur des plus chaleureux. On imagine volontiers Robert Louis Stevenson y attendre, lui aussi, une pinte à la main, que le ciel des Hébrides retrouve son humeur plus clémente.
Ce soir-là et jusqu’à nouvel ordre, les ferries restent à quai. Toutes les traversées vers l’île de Mull, à quarante-cinq minutes à l’ouest, sont suspendues. Il faudra attendre que l’Atlantique se calme pour rejoindre l’île et marcher, enfin, sur les sentiers que Stevenson arpenta autrefois. C’est peut-être une tempête de cette trempe qui lui donna l’idée de faire chavirer le Covenant dans son roman Enlevé !, précipitant son héros, David Balfour, dans un naufrage aussi brutal que libérateur. Rejeté sur l’îlot d’Erraid, séparé du continent par un bras de mer, David découvre la rudesse des Hébrides intérieures. Pendant quatre jours, il lutte contre le froid, la faim et l’ignorance des lieux. Jusqu’à ce que des pêcheurs du coin – ne parlant que le gaélique et légèrement moqueurs – lui fassent comprendre qu’à marée basse, l’île de Mull est accessible… à pied.
Ce naufrage marque le début d’un véritable voyage initiatique. Échappant au travail forcé qui l’attendait aux Amériques, David traverse l’Écosse, des Highlands aux Lowlands. Ses rencontres et ses aventures le transforment peu à peu, jusqu’à son retour près d’Édimbourg où son périple se termine sur une note heureuse.
Pourtant, le roman s’ouvre comme un cauchemar. Publié en 1886, Enlevé ! se déroule vers 1750. Le jeune David Balfour, malin mais encore plein d’innocence, vient de perdre son père. Il se rend alors chez son oncle, Ebenezer Balfour, pour réclamer l’héritage qui lui revient. Mauvaise idée : l’homme est sombre, avare, et surtout prêt à tout pour garder la propriété familiale. Le piège se referme vite. David est embarqué de force sur un navire en partance pour l’Amérique, littéralement “vendu” à une vie de servitude.
Far West écossais
Cependant chez Robert Louis Stevenson, les catastrophes ont le mérite de pouvoir devenir des commencements. Le naufrage du navire, la survie sur l’îlot d’Erraid, puis la rencontre avec Alan Breck Stewart, jacobite flamboyant bien réel, font basculer l’intrigue dans l’histoire de l’Écosse. Tous deux traversent alors les Highlands, entre clans rivaux et cicatrices encore vives des rébellions contre la Couronne britannique. De fuites en embuscades, de collines impraticables en rivières furieuses, David apprend à devenir lui-même un peu plus libre et beaucoup moins naïf.
Stevenson ne découvre ce “Far West” écossais qu’à l’âge adulte, loin d’Édimbourg et de l’influence politique, économique et culturelle des Lowlands. Son père, ingénieur et bâtisseur de phares, vient inspecter ceux qu’il a fait ériger le long des côtes tourmentées des Hébrides intérieures, où le gaélique reste la langue du quotidien. Lui, découvre un décor saisissant : falaises battues par le vent, lumière tournante des phares guidant les marins, respiration constante de la mer. Il observe, écoute, retient.
“Enlevé ! est le premier roman écossais de Stevenson”, commence Marc Porée, professeur émérite de littérature anglaise, coéditeur de l’édition des œuvres de R.L. Stevenson en Pléiade, traducteur de Enlevé !. “Il y impose un romanesque à l’écossaise, sobre et économe de ses moyens.” Paradoxe pourtant : à peine un an après la parution du roman, et surtout pour des raisons de santé, l’écrivain à la santé fragile quitte son pays pour le grand Ouest américain, puis les îles du Pacifique, sans jamais revenir en Écosse. “Plus la distance avec sa terre natale se creuse, plus Stevenson approfondit ce lien charnel, intime et presque fantasmatique avec l’Écosse”, poursuit Marc Porée. Il va plus loin, précisant que le romancier américain Henry James, grand ami de Stevenson, le surnommait “l’Écossais d’Écosse” et voyait dans Enlevé ! la “forme archaïque d’une autobiographie fictive”.
La suite est dans le numéro 272 d’ArMen.



