Alain Tanguy

Voici un siècle, en 1926, Anatole Le Braz s’éteignait à l’âge de 67 ans. De son œuvre, la postérité a surtout retenu La Légende de la Mort. Mais ce que fut cet homme ne peut se résumer à un ouvrage, aussi inspiré soit-il. “Anatole” a aussi été un acteur majeur de tous les grands combats politiques de son temps. Et son parcours nous renvoie à cette question essentielle : comment peut-on être un intellectuel breton sous la Troisième République – et sous toutes les suivantes ? Portrait d’un écrivain dans son intimité et ses engagements.

Rennes, samedi 20 mars 1926. Georges Dottin reçoit une dépêche lui annonçant le décès d’Anatole Le Braz. Son vieux compère, est-il précisé, s’est éteint presque subitement et sans souffrance. Le doyen de la faculté des lettres est sous le choc. Car rien ne laissait présager une disparition aussi brutale. Certes, il le savait fatigué. L’été précédent, Anatole l’avait passé en famille dans son havre du Port-Blanc. Puis, après un crochet par la Paris, il avait rejoint la Casa Gyptis de Menton – une belle villa provençale acquise par son épouse Mary deux ans plus tôt.

Avec ses correspondants bretons, l’écrivain se montrait rassurant, disant souffrir d’une légère anémie en voie de guérison. En vérité, son état était bien plus préoccupant qu’il ne voulait l’avouer. C’est une leucémie qu’on lui avait diagnostiquée. Et ce triste hiver 1925-1926, malgré ses moments de joie – le dévouement de l’épouse, la sollicitude des filles et de leurs conjoints, l’insouciante truculence des petits-enfants –, devait être pour lui celui de l’adieu au monde.

Dottin apprendra plus tard la manière dont son ami avait vécu ses dernières semaines. La fatigue qui gagne peu à peu, jusqu’à l’épuisement permanent. Et puis l’hémorragie foudroyante, au matin du 20 mars. Alors que sa fin approchait, il ne trouvait plus de réconfort que dans le sommeil. De quoi rêvait-il alors ? Sans doute ses songes le ramenaient-ils à d’autres rivages que ceux où il agonisait, vers ce Trégor où tout avait commencé, vers cette Bretagne à laquelle il avait consacré sa vie et vers cette île nimbée de lumière où, enfin, il allait retrouver tous ceux qu’il avait aimés.

Fils du peuple

Anatole Le Braz voit le jour le 2 avril 1859 à Saint-Servais, commune de Duault, dans le canton de Callac, en Cornouaille. Son père, Nicolas, y est maître d’école depuis 1846. À la maison, on ne parle que breton – la seule langue d’ailleurs que maîtrise la mère, Jeannie Le Guyader. Au total, le couple aura huit enfants, dont Anatole sera le sixième. Bien noté par sa hiérarchie, Nicolas a la réputation d’être un excellent pédagogue. À la rentrée scolaire de 1861, il est nommé à Ploumilliau.

Pour Anatole, Ploumilliau, c’est d’abord l’apprentissage du français à l’école de son père. Fils d’instituteur, le voilà condamné à l’exemplarité. De fait, il sera un excellent élève. Mais au-delà, ces années sont celles où il se construit. Il saisit peu à peu l’incomparable richesse de cette civilisation rurale bretonnante dont il se fera plus tard l’interprète zélé, et puise au contact de ces personnalités hautes en couleur qui peuplent son monde d’enfant la matière de ses futurs ouvrages.

2 août 1869. La mort entre dans l’existence du jeune garçon. Elle ne le quittera plus. Dans son lit, sa mère, Jeannie, 47 ans, agonise. Les vieilles du quartier récitent les prières à voix basse. À 10 heures, c’est terminé. “Maro eo”, elle est morte, murmure Nicolas dans un sanglot. Jusqu’à son dernier souffle, Anatole chérira la mémoire de celle dont il a vécu la perte comme un traumatisme majeur.

Cette époque est aussi celle où il rejoint le collège municipal de Lannion. Désormais, il ne regagnera le foyer familial que pendant les vacances scolaires. Un foyer qui connaît lui-même d’importants bouleversements. Nicolas, qui ne peut élever seul sa nombreuse progéniture, embauche comme domestique la sœur d’un de ses collègues, Marie-Françoise Le Roux, alors âgée de 27 ans. Il s’en montre si satisfait qu’il finit par en demander la main en 1871. Le mariage est célébré à Ploumilliau le 23 mai.

La situation se complique lorsque, sept mois plus tard, Marie-Françoise donne naissance à une petite Anne-Marie. Le scandale est énorme ! Voilà donc Nicolas muté à Pleudaniel en mars 1872. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la situation d’Anatole qui, dans un souci de rapprochement familial, est inscrit par son père au lycée de Saint-Brieuc. Il y fait de brillantes études, collectionnant les lauriers avec une insolente régularité.

Blessures parisiennes

Le baccalauréat en poche, il s’installe à Paris en janvier 1879, d’abord élève en classe préparatoire au lycée Saint-Louis, puis étudiant à la Sorbonne où il décroche sa licence ès lettres. Inutile de préciser qu’il bénéficie de bourses durant toute sa scolarité. Son père n’a été en poste à Pleudaniel que deux ans et demi, avant d’être affecté à Penvénan à la rentrée de 1874. Aux huit enfants issus de son premier mariage avec Jeannie Le Guyader vont s’en ajouter huit autres, fruits de son union avec Marie-Françoise Le Roux. Anatole ne peut donc compter sur la famille pour financer ses études.

Ses années parisiennes sont à la fois pour lui des années d’ivresse et de désillusion. Avec un ami, il écrit un drame en cinq actes, La Fille d’Eschine, dont il ne doute pas du succès, mais qui ne retiendra pas l’attention de la Comédie-Française. Anatole se cherche et traverse même une phase dépressive, au point d’être contraint de prendre un congé d’un an pour raison de santé en 1883-1884. Avant d’être affecté comme professeur de philosophie au collège d’Étampes.

C’est là qu’il commence à rédiger un carnet intime – une habitude qui ne le quittera plus. Ses mots d’alors disent le profond mal-être qui l’accable, mais laissent aussi percer parfois comme une lueur d’espoir dans la grisaille qui empoisonne son âme. En lui, une maturation s’opère, lentement. Et une nouvelle voie finit par se dessiner. Elle suppose de quitter Paris pour renaître. Là où tout a commencé et où tout redeviendra possible.

Lire la suite dans le numéro 270 d’ArMen (janvier 2026)

A lire également