En 1986, la revue ArMen a été lancée au château des ducs de Bretagne, à Nantes, un symbole de notre attachement à prendre en compte l’unité territoriale de la péninsule. Dans ce premier numéro, Yves Labbé signait un reportage sur le muscadet. Il avait longuement interviewé la famille Bédouet au Pallet, au sud-est de Nantes. Michel y faisait sa première vendange. En 2025, c’était sa dernière avant la retraite. Retour dans le vignoble breton et ses évolutions.
Dans les années 1980, quelques passionnés de Bretagne lancent le projet fou d’une revue à la fois savante et populaire pour raconter la Bretagne et les pays celtiques. Ils présentent le titre, baptisé ArMen, en 1986. Ils sont alors chapeautés par Le Chasse-Marée, le titre de référence en ethnologie maritime. L’ethnologue Yves Labbé a été l’un des créateurs d’ArMen. Il écrit, pour le premier numéro, en mars 1986, un long article sur le muscadet, le vin emblématique du pays Nantais. “Il se promenait dans le vignoble, se souvient Michel Bédouet. Au Pallet, nous avions une maison des vignerons, dans laquelle mon père faisait parfois des permanences. Yves Labbé est rentré dans le local et a vu que mon père lisait du Michelet. Ils ont engagé la conversation là-dessus et c’était parti pour l’article !”

Histoire familiale
Cette année-là, Michel Bédouet fait partie des jeunes qui reviennent à la vigne dans le pays Nantais, sans en avoir forcément la vocation. “Je ne voulais pas être vigneron, j’avais vu la vie de galère de mes parents dans les années 1970, se souvient-il. C’est mon grand-père qui a commencé dans le métier. Il était orphelin. Il s’est débrouillé et a fini par acheter une petite terre, ici, au Pallet. À l’époque, c’était de la polyculture : un cochon, deux vaches, du blé, de la vigne et un peu de braconnage pour améliorer l’ordinaire…”
Pied à pied, le grand-père achète d’autres terrains et devient le propriétaire d’un domaine d’un peu moins de huit hectares. “Il travaillait en métayage avec un café de Nantes auquel il fournissait la moitié de sa récolte. Il s’entendait bien avec le propriétaire qui avait besoin de qualité et de quantité. Leur affaire s’est beaucoup développée dans les années 1930.”

“Retour à la vigne”
Dans les années 1950, c’est son père qui reprend et spécialise la ferme dans la production viticole. “Dans la seconde moitié des années 1970, je voyais mes parents ramer. On retirait des vignes et le muscadet n’avait pas bonne presse. Dans les années 1980, c’était l’inverse, il y a eu une euphorie. Comme plusieurs jeunes du coin, je suis ‘revenu à la vigne’. Je me suis formé à Angoulême et à Paris. En 1985, j’ai fait ma première vendange en tant que professionnel.”
C’est alors qu’il rencontre Yves Labbé pour le reportage d’ArMen. “C’était le 23 septembre 1985”, note-t-il, et nous nous rencontrons… le 23 août 2025. En 40 ans, les vendanges se font un mois plus tôt ! Cela montre bien la rapidité et la réalité du changement climatique…”

Crises et reconversions
Dans les années 1980, les producteurs de muscadet misent plus sur la productivité que sur la qualité. Les volumes explosent. Lorsque son père prend sa retraite en 1991, Michel Bédouet devient le chef d’une exploitation au cœur d’un vignoble nantais en crise. “On était dominés par le grand négoce qui nous obligeait à faire beaucoup de vin et pas cher. On s’est retrouvés en surproduction dans les années 1990, avec des vins plus que moyens. L’image du muscadet en a pris un coup, tandis qu’on voyait nos revenus fondre.”
Un autre facteur va bouleverser la réflexion de Michel Bédouet. “En 2007, mon père est décédé d’une leucémie. Cela a été un choc. C’était clairement une maladie professionnelle, due à toute la chimie qu’on mettait sur les vignes. Je me suis tout de suite posé la question d’arrêter certains produits. Et j’ai sauté le pas en 2008-2009. Nous sommes passés en bio. Cela a été une vraie révélation et un changement dans mon métier. C’est un autre rapport à la vie et à la nature. Une autre philosophie de vie et de travail.”
Le passage au bio dans les années 2010 implique aussi un changement de modèle économique quant à la distribution. “Nous avons tout repris en main, explique Michel Bédouet. Nous avons créé de nouvelles cuvées pour répondre à la demande. Nous avons changé de modèle de distribution, maintenant nous passons par des caves spécialisées pour vendre, ou alors on le fait en direct, chez nous. On ne doit plus rien à la grande distribution aujourd’hui, ce qui est une liberté.”
Il lui a fallu trois ans d’efforts pour se passer de chimie. “La vigne travaille différemment en bio. Elle accuse le coup au début, avec des racines qui descendent plus profondément. Le sol des parcelles se transforme peu à peu… Cela n’a pas été facile, mais le bio, c’est un état d’esprit qui va de pair avec le respect de la terre et celui des salariés.”

La suite est dans ArMen n°270….

