Édito – Vivre l’île

Sur ces bouts de terre émergés, rocs, rochers, entourés d’eau, vivent encore aujourd’hui – et c’est heureux – des îliens, des insulaires, des irréductibles. Mais comment font-ils ? Le désir d’île ne cesse de croître. Qui n’a jamais rêvé larguer les amarres, franchir un bras de mer, s’absenter, s’exiler, embarquer, ressentir ce soulagement au moment où le courrier s’écarte, quitte le quai, qui n’a jamais rêvé vivre l’île, habiter sur une île, la sienne ? Coup de cœur ou coup de foudre. Les raisons sont multiples. Homme des îles depuis trente ans, le géographe Louis Brigand étudie ce “besoin d’îles”, scrute les motivations, rencontre ces gens qui osent, qui font le pas, sautent du quai, qui entreprennent. Les îles de Bretagne connaissent de nombreuses évolutions et métamorphoses. Et lorsque le rêve devient réalité, à quoi ressemble-t-il ? Séverine et Olivier sont pêcheurs à Hœdic. Stéphane est boulanger à Sein. Anne et Julie sont couturières à Groix. Ils sont éleveurs d’escargots, cafetiers, artisans d’art, maraîchers, “vieillisseur” de whisky… Ils s’accrochent, persistent et se réjouissent de vivre à l’année sur “leur” île.

Lorsque le cinéaste Jean Epstein débarque à Ouessant au cours de l’été 1928, il ressent un choc de même nature, une même accointance. Son cinéma s’en trouve transformé. Il réalise Finis Terrae en 1929. “Les îles engagent sa vie, constate l’historien du cinéma Pierre Leprohon. Dans le vent qui hurle au-dessus des terres basses de Molène et Ouessant, parmi ce peuple taciturne de pêcheurs, de brûleurs de goémon, Epstein retrouve sa véritable nature, ce goût, ce besoin de solitude et de la vérité.”

À la recherche “d’un temps retrouvé fait d’odeur de foin coupé, d’élasticité des chemins de terre et d’herbe sous les pas, d’un bonheur de retrouvailles avec les origines”, gens de théâtre et écrivains, artistes et philosophes, naturalistes et ethnologues séjournent sur les îles et les regardent vivre, portent un regard singulier sur elles. La photographe Nadia Ferroukhi, arpenteuse des sociétés dites matriarcales, a achevé son tour du monde, un jour de fort coup de vent, par Ouessant. “Sa vision neuve, juste et aiguisée” a plu à Françoise Péron qui l’a guidée de maison en maison, auprès de ces femmes connues de longue date.

À la fin de son livre Besoin d’îles, à la fin de son séjour en solitaire sur Béniguet, dans l’archipel de Molène, Louis Brigand note ceci : “Je comprends mieux aujourd’hui ces personnages célèbres, mais aussi ces hommes ordinaires qui, un jour, font le choix de se retirer définitivement sur une île. Je partirai demain à la montante, à mi-marée, aux environs de l’heure de midi. Je suis condamné à rentrer sur le continent.”

Voici un numéro insulaire dédié à ceux qui n’ont pas souhaité cette “condamnation” et qui ont vécu, qui vivent leur rêve.

Chloé Batissou

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