ArMen fête ses quarante ans, l’occasion de se pencher sur des lieux et des thématiques qui ont marqué l’histoire de la revue. Cette fois-ci, nous revenons à Sain Ffagan (Saint Fagans en anglais), l’écomusée du pays de Galles en banlieue de Cardiff. En quatre décennies, le lieu s’est ouvert aux reconstitutions archéologiques et a poursuivi une histoire muséographique originale.
Fondée par des passionnés d’ethnologie et de cultures populaires, ArMen, dans les années 1980, ne pouvait que s’intéresser aux musées de plein air, un domaine où les Scandinaves sont passés maîtres depuis le XIXe siècle. En avril 1992, la revue a ainsi consacré son unique article sur l’Alsace à l’écomusée d’Ungersheim, où des habitations de toute la région ont été démontées et reconstruites dans un même lieu à l’instar du musée de Sain Ffagan, au pays de Galles, l’un des plus importants d’Europe.

D’ailleurs, dès les années 1980, ArMen s’était intéressé au sujet avec un reportage de Jean-Jacques Chapalain, journaliste et ancien directeur de Radio Bretagne Ouest (RBO, aujourd’hui Ici Breizh Izel). Il était parti au pays de Galles, à la découverte de l’un des plus beaux musées de plein air d’Europe, Sain Ffagan, dans la banlieue ouest de Cardiff. Nous sommes alors en 1989. La Bretagne expérimente la décentralisation et les collectivités territoriales lancent de nombreux projets, particulièrement dans le domaine culturel. Assez naturellement, ArMen appuie donc celui d’un vaste écomusée, sur des modèles étrangers, mais réalistes. Plusieurs études seront lancées, mais aucune n’a abouti, à ce jour, à un projet de l’ampleur du site gallois. Seule, désormais, la ville de Carhaix envisage un “musée national de l’habitat breton” depuis une quinzaine d’années. “À l’heure où des projets sont annoncés en Bretagne, l’aventure de Sain Ffagan peut, à plus d’un titre, être considéré comme un exemple, et même une référence”, écrit le journaliste. La revue consacre la Une de son numéro 19 à l’écomusée, avec la façade rouge d’une ferme reconstruite sur le site.

Exemple gallois
Lorsque Jean-Jacques Chapalain arrive au pays de Galles en 1989, le musée accueille alors 250 000 visiteurs par an. Il sort d’années de restrictions budgétaires sous l’ère Thatcher. En effet, le pays de Galles n’a pas encore acquis l’autonomie politique et budgétaire dont il bénéficie depuis 1997 et le référendum sur la Dévolution. Sain Ffagan fête ses quarante ans d’existence. ArMen revient d’ailleurs longuement sur la genèse du projet, inspirée des musées d’ethnologie en plein air dans les pays scandinaves par un long encadré.
Jean-Jacques Chapalain rencontre longuement le directeur de l’époque, Geraint Jenkins, qui explique la philosophie de ce projet culturel unique. “Notre rôle est avant tout d’étudier et d’interpréter la personnalité et le patrimoine d’une communauté”, explique l’interlocuteur gallois.
Sain Ffagan est né en 1946, après le don d’un joli manoir élisabéthain par le comte de Plymouth. Il comporte surtout plus d’une cinquantaine d’hectares de parcs et jardins. Deux ans plus tard, le Welsh Folk Museum ouvrait ses portes au public. Les moyens sont alors forts limités, puisque ArMen relève que le projet avait démarré “avec, pour tout personnel, le conservateur Iowerth Peat, son adjoint, Francis Payne, une secrétaire, un technicien, un maçon, un tourneur sur bois et quelques jardiniers et gardiens”. Seuls cinq hectares de bois sont alors utilisés, le reste n’est que friche.
Iowerth Peat ne dispose que d’une modeste subvention de fonctionnement et la billetterie pour financer un projet qu’il souhaite ambitieux. Il commande donc un projet global à un cabinet d’architecte et lance une souscription populaire, une tradition au pays de Galles, dont la Bibliothèque nationale, à Aberystwyth, a ainsi bénéficié pour sa construction. La première tranche du bâtiment d’accueil est lancée dans les années 1960.

Dans les années 1970, le nouveau conservateur, Trefor Owen, renforce les liens avec le monde universitaire. Il développe également les enquêtes de terrain et le collectage d’objets, de documents et de témoignages. Aujourd’hui encore, les archives de Sain Ffagan constituent une mine d’or sur l’histoire et la société galloise. Jean-Jacques Chapalain relève qu’à l’époque, le musée comporte “huit départements : bâtiments, dialectes, folklore, vie domestique et sociale, agriculture et monde rural, éducation, documentation, promotion et publication”. Ils sont réduits à trois dans les années 1980, sous la direction de Geraint Jenkins.
Ce dernier, interrogé par ArMen, exposait ainsi sa vision de la muséologie à Sain Ffagan : “En Grande-Bretagne, les ethnologues – les musées en sont la preuve – se contentent trop souvent de collectionner les vieilleries et de les exposer dans des labyrinthes de vitrines…” Et d’ajouter : “Collecter et conserver ne sont pas une fin en soi, mais un moyen d’atteindre, de comprendre les gens qui utilisaient les objets usuels chez eux et au travail. Le temps est révolu où l’on récupérait une vieille chaumière dans laquelle on entassait meubles et bibelots pour amuser le touriste les jours de pluie. Nous devons inspirer le public, attiser son imagination…”
Des bâtiments de tout le pays
En 1948, Evans Hoyle, directeur du musée national gallois, écrivait : “Le pays de Galles possède de nombreux bâtiments anciens dignes d’être préservés, il nous faut une vaste étendue de terrains pour les présenter, chacun dans un cadre approprié.” C’est ce qui sert toujours de fil conducteur au musée de Sain Ffagan, qui fait désormais partie du réseau du Musée national du pays de Galles, avec plusieurs sites comme celui de la mine de charbon de Big Pitt (lire ArMen n° 269). Sain Ffagan expose aujourd’hui une quarantaine de bâtiments, racontant vingt-cinq siècles d’histoire et de vie quotidienne au pays de Galles.
La visite débute par le grand bâtiment d’accueil. Il a été entièrement rénové en 2017. Il accueille des expositions permanentes et temporaires, les réserves du musée, ainsi qu’une boutique et l’inévitable “tea room” pour se restaurer. L’exposition sur le passé du pays de Galles retrace l’histoire de la principauté depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, montrant des objets archéologiques, mais également des meubles anciens ou des objets symboliques, racontant la vie quotidienne des Gallois, tant en milieu rural qu’urbain, et dans toutes les classes de la société.

On peut ensuite débuter la visite par le manoir de Sain Ffagan auquel on accède par une longue allée arborée. Il a été bâti sur une ancienne forteresse médiévale à l’époque élisabéthaine, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Restauré dans les années 1980, son mobilier permet de se plonger dans le quotidien de la haute aristocratie à l’époque moderne.
Ce château, comme les jardins “à l’anglaise” sont classés. On peut ensuite déambuler dans la roseraie, les serres, le potager ou les terrasse surplombant l’étang, avant de rejoindre le vaste parc d’une trentaine d’hectares où des bâtiments venant de tout le pays de Galles ont été démontés et reconstruits ici. Ils constituent un étonnant voyage dans le temps et la géographie de ce pays celte.
On retrouve ainsi la ferme de Kennixton, l’un des bâtiments les plus emblématiques de Sain Ffagan, reconnaissable par son enduit rosâtre. Elle figurait d’ailleurs en Une du numéro 19 d’ArMen, accueillant le reportage de Jean-Jacques Chapalain avec les photos de Michel Thersiquel. Elle date de 1630 et a été remontée sur le site en 1952. Avec d’autres fermes, elle illustre la vie des campagnes galloises. En 1954, la ferme de “Hendre Wen” a ainsi été transportée et restaurée, avec sa magnifique charpente et armature de bois.

L’évocation de la ruralité était l’une des priorités du musée après sa création. Avant leur démontage, les bâtiments ont fait l’objet d’une étude complète, recensant les ajouts ou les travaux réalisés au cours des siècles. Dès les origines, ces opérations ont été filmées rigoureusement. Un soin particulier a été apporté à l’environnement des constructions et à leur aménagement intérieur. Celui de la ferme de Kennixton, datant de 1630, mais agrandie un siècle plus tard, a été affiné par des études des livres de comptes remontant au XVIIIe siècle, mais également le témoignage de ses occupants dans la première partie du XXe siècle.
On trouve aussi des édifices remarquables, comme un octroi, une porcherie, une maison de marchands de l’époque Tudor et même une arène de combat de coqs… Les activités artisanales ont très vite été mises à l’honneur. On peut toujours visiter l’atelier de poterie, celui du tourneur sur bois, du sabotier ou du tisserand… Des bénévoles assurent ainsi régulièrement des animations. On trouve aussi une forge du XVIIIe siècle, dite de Llawr y Glyn.
En 2007, l’église dédiée à Saint Teilo (qu’on connaît en Bretagne sous le nom de Telo ou Thelo) venant du Glanmorgan, a été inaugurée. Elle a été rebâtie dans son état avant la réforme protestante, avec notamment plusieurs fresques. Plus loin, on peut visiter une petite chapelle de la fin du XVIIIe, représentative du non-conformisme, un courant du protestantisme qui a profondément marqué le pays de Galles.
La suite est à lire dans le numéro 271 d’ArMen (mars-avril 2026)




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