Mai Ewen, pluenn fin ur vaouez plom

Traduction du texte en breton que vous trouverez à la page 68  de ce numéro :

Mai Ewen, la plume fine d’une femme debout

Mai Ewen a eu bien du mal à dire un mot, le jour du salon du livre de Carhaix, samedi 26 octobre 2019 quand elle a reçu le prix de la nouvelle en breton, décerné par la ville de Carhaix, pour sa nouvelle : Pas un souffle de vent. Car la jeune fille de soixante et quelques années reste timide. Tableau d’une femme  sensible.

Mai Ewen aime la langue bretonne. Petite, elle vivait avec sa « Nénenn » qu’elle aimait beaucoup, sa grand-mère de Scaër, sur le bord de l’Isole à la ferme de Beg Roz (le haut de la colline), non loin de l’usine de papier Bolloré où son père allait travailler. Une Nénenn qui savait lui raconter l’histoire du lièvre blanc qui pouvait parler la nuit, le faucheur de lande installé dans la lune, et tout un tas de choses pour une petite fille très attentive… L’enfance de Mai Ewen est sa première source d’inspiration, c’est la campagne autour de la maison, la rivière (son nom de famille est « ar Stêr », en plus – qui veut dire rivière en breton), la forêt de Koadloc’h, les bois, Saint Jacques …

La grand-mère de Mai Ewen, tout comme la grand-mère d’Angèle Jacq, était une porte ouverte à la pratique de la langue bretonne, et pourtant elle lui disait : « je suis bête, je ne sais pas le français ». C’est peut-être pour cette raison que le breton est devenu si important dans vie de Mai Ewen ensuite ?

Le Barzaz Breiz en 1970  : illisible pour elle !

C’est l’époque de Stivell, Mai Ewen se marie, a des enfants, est secrétaire au lycée de Kerneuzec à Quimperlé. En rentrant de l’école, un jour, elle achète le Barzaz Breiz. Et là, catastrophe ! Il lui est impossible de lire le breton écrit, trop difficile pour elle, trop loin du breton de Scaër. Alors, pour pouvoir comprendre, il faut qu’elle prenne des leçons avec Visant Seité qui écrit des articles régulièrement dans le Télégramme en 1973/1974. Elle collecte auprès de sa mère des formules, de l’argot, des comptines, une façon de rester enracinée dans son pays.

Assez vite, elle parvient à écrire en breton, à rédiger ses premiers textes, et, conseillée par Vincent Seité, qui lui dit d’envoyer ses textes à Brud Nevez, elle sera publiée en 1987 avec Merhed-bihan Ana et en 1993, avec Ar mor a-dreñv ar menez.

Priz ar Vugale et Priz ar Yaouankiz : Mai Ewen retrouve l’inspiration !

En 2000, le petit fils de Mai Ewen est scolarisé à Diwan Kemperle, elle fait alors la connaissance de personnes de l’école. En cours du soir, elle étudie Jack London traduit par Daniel Kernalegenn : La peste écarlate. En octobre 2004 à Carhaix, elle reçoit le 2e Priz ar Yaouankiz pour son roman Hañvezhioù qui se passe dans la campagne de Scaër quand elle était adolescente. Elle pose sur la photo aux côtés de  Gwenvred Latimier, une jeune auteure de 17 ans, tout un symbole pour la littérature jeunesse en breton. Depuis, elle a écrit une dizaine de romans pour adolescents et pour les plus petits.  Le dernier c’est Frond ar c’hafed fresk, édité en 2019. Elle a aussi écrit cinq petits livres pour les enfants de primaire.

 

Sans attendre je m’en vais au triple galop et je descends le petit chemin creux qui mène à la rivière, à l’écluse du Pont Neuf, pour patauger, et pour agiter l’eau, pour réfléchir aux humeurs changeantes des adultes, pour rêver sur la rive recouverte d’iris, et pour regarder les renoncules d’eau qui vont au gré du courant comme des cheveux verts qui roulent au gré du courant. p34 Hañvezhioù 2004

Écrire la beauté du monde : Mai Ewen la poète

Depuis plus de cinquante ans, Mai Ewen écrit des haikus, elle est jury du concours Taol Kurun en pays de Quimperlé et elle aide les jeunes et les adultes lors d’ateliers haikus (27 l’année dernière) au salon de la baie des livres à Morlaix, à Lorient, à Plésidy… et elle apprécie encore plus quand les séances de haikus ont lieu en breton.

Poésie délicate, toute en douceur, comme le style de Mai Ewen, elle choisit le haiku, le plus petit poème du monde. Elle fait paraître en 1995 un recueil chez Brud Nevez, Amskeud.

Mais l’eau qui dort peut aussi devenir du feu : souvent révoltée contre la misère du monde, les femmes excisées en Afrique, elle écrit et publie sur papier ou sur les réseaux sociaux sa révolte. Il y a quelques jours elle a écrit un poème sur Greta Thunberg dont voici un extrait

Ta petite tête ronde et ses nattes

sur l’écran routinier de ma télé (…)

et moi aussi je suis révoltée

par la bave venimeuse des crapauds

qui crachent sur ta jeunesse

ta fragilité

ta timidité – (qui se montre) Novembre 2019

Féministe et militante

Depuis toujours Mai Ewen a été intéressée par la vie des femmes, elle a participé au site Pliijadur, écrit des nouvelles avec d’autres femmes, travaillé sur de nombreux projets. Ses deux phares ont été Anjela Duval et aussi Naig Rozmor, la première poète de langue bretonne qui a parlé de la sexualité des femmes dans ses poèmes, mal vue par certains hommes de l’Emsavblishment…

Elle a aussi écrit des choses drôles ! Ce n’est pas parce que la vie est triste qu’il faut oublier le côté enjoueur et moqueur des Cornouaillais. Elle aime inventer des mots comme le pluriel de haiku qui devient haikoukou, l’électrocardiogramme qui devient l’electro crotte de chien qui pète… Kaoc’h lutun, expression de sa mère (crotte de lutin). Les turbulences du monde frappent aussi à la porte ouverte de sa jolie maison de Rédéné : aider Diwan ? Participer à la Redadeg ? Aider la lutte des femmes en Inde ou à Paris ? Signer des pétitions, écrire des textes reliés à la réalité, explorer des formes nouvelles d’écriture : la petite fille de Beg Roz continue à jeter un regard étonné et curieux sur le monde, elle persiste à écrire dans sa langue, la langue du pays, la langue de ses parents, la langue de son coeur.

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